Tanya - Likoutei Amarim - Chapitre 13

Likoutei Amarim Chapitre 13 _______________


Dans le chapitre précédent, Rabbi Chnéour Zalman a décrit la dimension spirituelle du beinoni. Du fait de son âme animale, il peut parfois éprouver de mauvais désirs en son cœur, mais son âme divine ne permet pas à ces désirs de se traduire en pensée, en parole et en action. Au contraire, ces trois vêtements sont sous la domination exclusive de l’âme divine. Le beinoni ne les emploie donc que pour les pensées, paroles, et actions, liées à la Thora et aux commandements divins.


פרק י"ג


ובזה יובן לשון מאמר רבותינו ז”ל בינונים זה וזה שופטן (פירוש יצר טוב ויצר הרע)


On peut ainsi comprendre l’expression de nos Sages : les beinonim sont jugés par l’un et l’autre (c’est-à-dire leur bon et leur mauvais penchant), – tous deux le « jugent » et lui dictent sa conduite. Pour étayer ce principe, le Talmud cite un verset des Psaumes :


דכתיב כי יעמוד לימין אביון להושיע משופטי נפשו


ainsi qu’il est dit : « Il (D.ieu) se tient à la droite du pauvre, pour le sauver de ceux qui jugent son âme ». La forme plurielle de l’expression « ceux qui jugent » indique la présence de deux juges, le bon et le mauvais penchant.


Ce verset établit que, chez le beinoni, les deux penchants sont désignés comme ses « juges ». Or, si le terme beinoni devait être compris dans son sens simple (c’est-à-dire comme la personne comptant autant de bonnes que de mauvaises actions), il aurait dû être dit : « le beinoni est gouverné par les deux [penchants] ». Car pour qu’une personne faute, son mauvais penchant doit être maître d’elle. Si le beinoni vivait les deux situations, on devrait donc dire qu’il est gouverné (et non simplement « jugé ») par les deux penchants. Selon la définition du terme beinoni donnée au précédent chapitre, il est évident que celui-ci n’est que « jugé » par les deux penchants, et non gouverné par ceux-ci, comme il va être noté à présent.


ולא אמרו זה וזה מושלים חס ושלום


Et ils [nos Sages] n’ont pas dit « Il est gouverné par l’un et l’autre », le bon et le mauvais penchant, à D.ieu ne plaise,


כי כשיש איזו שליטה וממשלה ליצר הרע בעיר קטנה אפילו לפי שעה קלה


parce que lorsque le mauvais penchant exerce un pouvoir ou une domination quelconque, même momentanée, sur la « petite cité », c’est-à-dire chaque fois que le mal gouverne le corps,


נקרא רשע באותה שעה


il [l’homme] est qualifié de racha à ce moment.


אלא היצר הרע אינו רק על דרך משל כמו שופט ודיין האומר דעתו במשפט


En fait, le mauvais penchant du beinoni est seulement, pour employer une métaphore, semblable à un magistrat ou à un juge, qui exprime son opinion au cours du procès ;


ואף על פי כן יכול להיות שלא יהיה פסק הלכה כך למעשה מפני שיש עוד שופט ודיין החולק עליו


néanmoins, il se peut que le jugement final ne soit pas tel [ne suive pas son opinion], parce qu’un autre magistrat ou juge n’est pas de son avis,


וצריך להכריע ביניהם והלכה כדברי המכריע


il est dès lors nécessaire d’arbitrer entre les deux, et la décision suit la position de l’arbitre.


כך היצר הרע אומר דעתו בחלל השמאלי שבלב


De même, concernant le combat entre le mauvais et le bon penchant, le mauvais penchant exprime son opinion dans le côté gauche du cœur [du beinoni], c’est-à-dire qu’il génère un mauvais désir en son cœur (ceci étant « l’opinion » qu’il a de ce que devrait être l’attitude du corps),


ומהלב עולה למוח להרהר בו


et à partir du cœur, il [le désir] monte au cerveau pour qu’il y pense. Cette ascension du cœur vers le cerveau est spontanée.


ומיד חולק עליו השופט השני שהוא הנפש האלקית שבמוח


Immédiatement, dès que ce désir lui traverse l’esprit, il est contesté par le second « juge », l’âme divine, [qui demeure] dans le cerveau,


המתפשט בחלל הימני שבלב מקום משכן היצר טוב


[et] qui s’étend dans le côté droit du cœur, où réside (c’est-à-dire se révèle) le bon penchant,


Le bon penchant est la voix des facultés émotionnelles de l’âme divine. Il est donc actif dans le côté droit du cœur (cf. ch. 9). Le bon penchant s’oppose au mauvais pour empêcher la réalisation du désir de ce dernier, car l’« opinion » du bon penchant est que les membres et les facultés du corps ne soient utilisés qu’en vue du bien.


והלכה כדברי המכריע הוא הקדוש ברוך הוא העוזרו להיצר טוב


et le jugement suit celui qui arbitre – le Saint Béni soit-Il, Qui vient en aide au bon penchant, lui permettant de dominer le mauvais penchant,


כמאמר רבותינו ז”ל אלמלא הקדוש ברוך הוא עוזרו אין יכול לו


comme l’ont dit nos Sages : « Le mauvais penchant de l’homme s’affermit quotidiennement… et si D.ieu ne l’aidait pas (c’est-à-dire n’aidait pas son bon penchant), il ne pourrait pas le surmonter (son mauvais penchant) ».


והעזר היא ההארה שמאיר אור ה’ על נפש האלקית


L’aide que D.ieu lui accorde est la lueur divine qui illumine l’âme divine,


להיות לה יתרון ושליטה על סכלות הכסיל ויצר הרע כיתרון האור מן החושך כנזכר לעיל.


de sorte qu’elle puisse avoir la supériorité et le pouvoir sur la sottise du sot, le mauvais penchant, de manière semblable à la supériorité de la lumière sur l’obscurité, comme il a été dit précédemment (au ch. 12).


De même qu’une petite lueur chasse une immense obscurité, ainsi, la sottise et l’obscurité absolues du mauvais penchant peuvent être repoussées par une faible lueur de sainteté qui émane de l’âme divine ; c’est cela même qui constitue l’aide que D.ieu apporte à l’âme divine. Rabbi Chnéour Zalman va à présent répondre à la question soulevée au début du premier chapitre du Tanya : le Talmud rapporte qu’avant de venir au monde, un juif doit prêter serment de toujours se considérer comme un racha, un méchant, alors qu’un texte de la Michna, par ailleurs, l’interdit. Et le premier chapitre relève de surcroît qu’une telle considération, synonyme de tristesse et de mélancolie, rend impossible le service de D.ieu dans la joie. Mais, c’est ce que Rabbi Chnéour Zalman va maintenant expliquer, ce serment qui, littéralement, se lit : « sois à tes yeux comme un racha », ne signifie pas qu’il faut se considérer comme un véritable racha, mais seulement semblable à un racha, c’est-à-dire ayant des traits similaires avec ce dernier. Autrement dit, il faut se considérer comme un beinoni, dans le cœur de qui le mal est présent et peut exercer son attrait. Dans les termes du Tanya :


אך מאחר שהרע שבחלל השמאלי בבינוני הוא בתקפו כתולדתו להתאות תאוה לכל תענוגי עולם הזה


Toutefois, étant donné que le mal dans le côté gauche du cœur du beinoni est dans sa vigueur originelle, désirant ardemment tous les plaisirs de ce monde,


ולא נתבטל במיעוט לגבי הטוב ולא נדחה ממקומו כלל


n’ayant ni été effacé devant le bien de l’âme divine du fait de sa petitesse (comme dans le cas d’un tsaddik), ni repoussé en quelque façon de sa position,


רק שאין לו שליטה וממשלה להתפשט באברי הגוף


et que c’est seulement qu’il n’a pas le pouvoir et la domination pour se répandre dans les membres du corps, et s’exprimer en action, en parole, ou en pensée. Ce défaut d’expression du mal n’est pas non plus imputable à la prédominance du bien, car, au contraire, le mal conserve toute sa force originelle, sous tous ses aspects ; son incapacité à s’exprimer vient uniquement


מפני הקב”ה העומד לימין אביון ועוזר ומאיר לנפש האלקית


du fait que le Saint Béni soit-Il « se tient à la droite du pauvre », aide et illumine l’âme divine, de sorte qu’elle soit en mesure de prédominer sur le mal.


Ainsi, seule l’intervention divine empêche le mal d’atteindre le corps. Dans son essence toutefois, ce mal demeure inchangé.


לכן נקרא כרשע כמאמר רבותינו ז”ל אפילו כל העולם כולו אומרים לך צדיק אתה היה בעיניך כרשע


C’est pourquoi, il [le beinoni] est décrit « keracha », comme un racha, semblable à un racha, ainsi que disent nos Sages : « même si tout le monde te dit que tu es un tsaddik, sois à tes yeux comme un racha »,


ולא רשע ממש


[comme,] et non vraiment un racha ce que condamne la Michna évoquée au Premier Chapitre, et ce qui exclurait la joie dans le service de D.ieu.


אלא שיחזיק עצמו לבינוני


Plutôt, [cela veut dire qu’]il doit se considérer comme un beinoni,


ולא להאמין להעולם שאומרים שהרע שבו נתבטל לגבי הטוב שזו מדרגת צדיק


et ne pas croire (prendre en compte) l’opinion du monde, que le mal en lui a été effacé devant le bien, car c’est là le niveau du tsaddik.


Seul un tsaddik parvient à effacer et à transformer le mal qui est en lui. Mais le « monde » juge le beinoni à ses actes, et constatant qu’il ne commet aucune faute, pense qu’il a, lui aussi, chassé le mal à la source de la faute, et le considère donc comme un tsaddik. Les Sages l’enjoignent donc de ne pas accepter cette « opinion du monde ».


אלא יהיה בעיניו כאלו מהותו ועצמותו של הרע הוא בתקפו ובגבורתו בחלל השמאלי כתולדתו


En fait, il doit considérer que l’être, l’essence du mal est encore dans sa vigueur et sa puissance originelle, dans le côté gauche de son cœur,


ולא חלף והלך ממנו מאומה


et qu’il ne l’a aucunement quitté et n’a pas disparu.


ואדרבה נתחזק יותר בהמשך הזמן שנשתמש בו הרבה


Au contraire, il [le mal] s’est affermi au cours du temps, parce qu’il [l’homme] a généreusement employé [son âme animale]


באכילה ושתיה ושאר ענייני עולם הזה


par le fait de manger, de boire, et autres occupations matérielles.


L’exercice même de l’âme animale la rend, à force de répétition, plus puissante encore qu’à sa naissance. Rabbi Chnéour Zalman conclut donc que l’expression « sois à tes yeux “comme un racha” » signifie qu’un homme, quel qu’il soit, doit se regarder comme un beinoni (et non comme un tsaddik). En effet, une telle considération, qui se traduirait par l’abandon du combat permanent contre le mal, pourrait bien n’être qu’une illusion et conduire à la chute, jusqu’au niveau de racha. Dans le développement qui précède, Rabbi Chnéour Zalman, décrivant le beinoni, a pris pour référence un homme ayant des occupations professionnelles et ne pouvant donc pas se consacrer uniquement à l’étude de la Thora et au service divin. Il va maintenant aborder la situation de celui qui est continuellement versé dans cette étude.


ואף מי שבתורת ה’ חפצו ויהגה בה יומם ולילה לשמה


Et même celui qui a pour seule aspiration la Thora de D.ieu, qu’il étudie jour et nuit pour elle-même,


אין זו הוכחה כלל שנדחה הרע ממקומו


cela n’est aucunement une preuve que le mal a été délogé de sa place.


אלא יכול להיות שמהותו ועצמותו הוא בתקפו ובגבורתו במקומו בחלל השמאלי


En fait, peut-être l’être et essence du mal est-il dans toute sa vigueur et sa puissance, dans son siège dans le côté gauche du cœur,


רק שלבושיו שהם מחשבה דבור ומעשה של נפש הבהמית אינן מתלבשים במוח והפה והידים ושאר אברי הגוף


si ce n’est que ses vêtements, que sont la pensée, la parole, et l’action de l’âme animale, ne se revêtent pas du cerveau, de la bouche, des mains, et des autres parties du corps, pour penser ou agir de façon interdite,


מפני ה’ שנתן שליטה וממשלה למוח על הלב


du fait du pouvoir et de la domination que D.ieu a donnés au cerveau sur le cœur.


ולכן נפש האלקית שבמוח מושלת בעיר קטנה אברי הגוף כולם


C’est pourquoi l’âme divine située dans le cerveau gouverne la « petite cité », [c’est-à-dire] tous les membres du corps,


שיהיו לבוש ומרכבה


faisant d’eux un « vêtement » et un « char »


c’est-à-dire un moyen d’expression (« vêtement ») totalement subordonné à son utilisateur (tel un char à son conducteur) : du fait de la suprématie que D.ieu lui a donnée, l’âme divine peut utiliser les membres du corps comme un « vêtement » et un « char ».


לשלשה לבושיה שיתלבשו בהם שהם מחשבה דבור ומעשה של תרי”ג מצות התורה


par lesquels ses trois vêtements [ceux de l’âme divine], qui sont la pensée, la parole et l’action qui relèvent des 613 commandements de la Thora, s’expriment (lit. sont revêtus).


Il est donc possible que, pour ce qui est des pensées et paroles liées à la Thora, comme pour la réalisation des commandements, l’âme divine ait le dessus et l’âme animale lui soit soumise. Dans ce domaine précisément, l’âme divine exerce une totale suprématie.


אבל מהותה ועצמותה של נפש האלקית אין לה שליטה וממשלה על מהותה ועצמותה של נפש הבהמית בבינוני


Toutefois, l’être et essence de l’âme divine n’a pas de pouvoir et de domination sur l’être et essence de l’âme animale, chez le beinoni,


כי אם בשעה שאהבת ה’ הוא בהתגלות לבו


si ce n’est quand l’amour pour D.ieu est révélé en son cœur,


בעתים מזומנים כמו בשעת התפלה וכיוצא בה


à des moments propices tels que la prière, et ce qui est semblable.


Comme il a déjà été expliqué au chapitre précédent, le beinoni voit s’éveiller en son cœur, lors de la prière, un amour ardent pour D.ieu qui provoque la soumission du mal de son âme animale devant le bien de son âme divine.


ואף גם זאת הפעם


Mais même alors, lorsqu’à ce moment, l’âme divine prend le dessus sur l’âme animale,


אינה רק שליטה וממשלה לבד


il ne s’agit que d’un pouvoir et d’une domination, l’âme divine parvient à dominer l’âme animale, mais non à la vaincre au sens de l’anéantir dans son essence.


כדכתיב ולאום מלאום יאמץ


ainsi qu’il est dit, à propos du combat entre Jacob et Esaü, qui symbolise le combat entre le bien et le mal dans l’âme humaine, « et une nation prévaudra sur l’autre ». Jacob, qui symbolise le bien, prendra simplement le dessus sur Esaü, le mal, mais ne parviendra pas à en venir à bout, ainsi que disent nos Sages sur ce verset :


כשזה קם זה נופל וכשזה קם כו’


« Quand celle-ci se lève et prédomine, celle-là [l’autre] chute, et quand celle-là [l’autre] se lève, [la première chute]. »


L’âme animale, qui « chute » durant la prière, est capable de « se relever » et de se manifester à nouveau. L’âme divine n’est donc pas parvenue à la vaincre durant la prière, et sa domination n’est que temporaire.


שנפש האלקית מתאמצת ומתגברת על נפש הבהמית במקור הגבורות שהיא בינה


Ainsi, l’âme divine se fortifie et prend le dessus sur l’âme animale, au niveau de la source de la force [Guévourot], qui est Bina,


Dans la description kabbalistique des Séfirot, le niveau de Bina est la source de Guévoura. Pour l’âme divine, cela signifie que la source de sa force (« Guévoura ») pour combattre l’âme animale se trouve dans sa faculté de compréhension (« Bina »), la faculté par laquelle elle comprend la grandeur de D.ieu.


להתבונן בגדולת ה’ אין סוף ברוך הוא ולהוליד אהבה עזה לה’ כרשפי אש בחלל הימני שבלבו


en méditant sur la grandeur de D.ieu, le Ein Sof béni soit-Il, et en engendrant [ainsi] un amour intense et ardent pour D.ieu dans le côté droit du cœur,


ואז אתכפיא סטרא אחרא שבחלל השמאלי


et alors, quand l’âme divine prédomine par son amour si intense et manifeste pour D.ieu, la sitra a’hara (le mal de l’âme animale) située dans la partie gauche du cœur est soumise.


אבל לא נתבטל לגמרי בבינוני אלא בצדיק שנאמר בו ולבי חלל בקרבי


Toutefois, elle n’est pas totalement annihilée chez le beinoni, mais seulement chez le tsaddik, dont il est dit : « Mon cœur est vide au-dedans de moi. » Le cœur, généralement occupé par le mauvais penchant, est vide chez le tsaddik.


והוא מואס ברע ושונאו בתכלית השנאה והמיאוס או שלא בתכלית השנאה כנזכר לעיל


Il – le tsaddik – a le mal en dégoût et le hait d’une haine parfaite, s’il est un « tsaddik accompli », ou d’une haine qui n’est pas absolue s’il est un « tsaddik inaccompli », comme il a été précédemment expliqué (au ch. 10).


אבל בבינוני הוא דרך משל כאדם שישן שיכול לחזור וליעור משנתו


Tout ceci concerne le tsaddik. Mais chez le beinoni, il [le mal] est, pour employer une image, tel un homme qui dort, et peut à tout moment se réveiller de son sommeil et reprendre ses facultés.


כך הרע בבינוני הוא כישן בחלל השמאלי


De même, le mal chez le beinoni sommeille, pour ainsi dire, dans le côté gauche du cœur, c’est-à-dire qu’il est inactif, et n’exprime aucun désir matériel –


בשעת קריאת שמע ותפלה שלבו בוער באהבת ה’


durant la lecture du Chéma et la Amida, quand son cœur est enflammé d’amour pour D.ieu, ce qui provoque l’état de sommeil du mal de l’âme animale.


ואחר כך יכול להיות חוזר וניעור.


Il peut [donc] se réveiller, après [la prière].


Rabbi Chnéour Zalman va décrire maintenant une catégorie supérieure de beinoni – un homme pénétré, tout au long de la journée, du même degré d’amour pour D.ieu qu’il éprouve durant la prière, et dont l’âme animale n’est jamais éveillée. Il sera alors possible de comprendre la nature du jugement porté par Rabba sur lui-même. Au premier chapitre, il a été démontré que le terme beinoni ne désigne pas (comme l’interprétation littérale aurait pu le laisser entendre) un homme ayant une moitié de mérites et une moitié de fautes. S’il en était ainsi, comment un sage tel que Rabba, qui n’a jamais négligé l’étude de la Thora, fut-ce un instant, aurait-il pu commettre une erreur aussi flagrante que celle de se considérer comme un beinoni ? La définition donnée du beinoni peut sembler ne pas résoudre cette difficulté. En effet, comme Rabbi Chnéour Zalman l’a expliqué au Chapitre Douze, un beinoni ne faute jamais mais, néanmoins, éprouve encore le désir de la faute. Rabba, qui était un tsaddik, était évidemment conscient de l’absence en lui de toute forme de désir matériel. Comment put-il donc commettre l’erreur de se tenir pour un beinoni ? La description qui suit d’une catégorie particulièrement élevée de beinoni, permet de répondre à cette question.


ולכן היה רבה מחזיק עצמו כבינוני אף דלא פסיק פומיה מגירסא


C’est pourquoi Rabba se considérait comme un beinoni, bien que sa bouche n’ait jamais cessé d’étudier la Thora,


ובתורת ה’ חפצו יומם ולילה בחפיצה וחשיקה ותשוקה


et que son [unique] désir fut [l’étude de] la Thora de D.ieu jour et nuit, avec passion, désir, et soif,


ונפש שוקקה לה’ באהבה רבה כבשעת קריאת שמע ותפלה


et une âme languissante après D.ieu dans un amour immense, comme au moment de la lecture du Chéma et de la Amida.


Le cœur du beinoni, durant la prière, ressent un tel amour pour D.ieu qu’il ne peut alors avoir aucun mauvais désir en son cœur. Toutefois, Rabba éprouvait ce sentiment d’amour en permanence, et non seulement durant la prière (aussi ne concevait-il pas le moindre désir matériel).


ונדמה בעיניו כבינוני המתפלל כל היום


Dès lors, il put se considérer comme un beinoni, car il se voyait comme un beinoni qui prie toute la journée, c’est-à-dire un beinoni qui garde tout au long de la journée le niveau d’élévation atteint pendant la prière,


וכמאמר רבותינו ז”ל: הלואי שיתפלל אדם כל היום כולו.


comme l’ont dit nos Sages : « Si seulement un homme pouvait prier toute la journée ! »


Un beinoni d’un tel niveau éprouve un sentiment d’amour pour D.ieu permanent ; par conséquent, son désir pour le mal ne s’exprime pas. Ainsi, l’absence d’attrait pour le mal ne signifiait en rien pour Rabba qu’il était un tsaddik. Il se regardait donc comme un beinoni : un beinoni « qui prie toute la journée ». Il s’ensuit que même durant la prière, quand le beinoni triomphe en éveillant son amour pour D.ieu et en soumettant le mal de son âme animale, l’âme divine ne fait que prendre le dessus sur l’âme animale, sans la vaincre. Aussi cet état peut-il cesser après la prière. De ce fait, le service spirituel du beinoni n’est pas considéré comme « authentique » par rapport au niveau du tsaddik, car l’idée de « vérité » implique continuité et consistance. Rabbi Chnéour Zalman va maintenant expliquer que l’amour pour D.ieu du beinoni – à l’échelle du niveau qui est le sien – peut néanmoins être considéré comme une forme authentique de service.


והנה מדת אהבה זו האמורה בבינונים בשעת התפלה על ידי התגברות הנפש האלקית כו’


Or, cette forme d’amour, dont il a été question, [éprouvée] par le beinoni au moment de la prière en vertu de la prédominance temporaire de l’âme divine sur l’âme animale etc.,


הנה לגבי מדרגת הצדיקים עובדי ה’ באמת לאמיתו אין בחינת אהבה זו נקראת בשם עבודת אמת כלל


n’est pas qualifiée de « service authentique », comparée au niveau des tsaddikim, qui servent D.ieu avec la plus parfaite vérité (littéralement « avec la véritable vérité »),


מאחר שחולפת ועוברת אחר התפלה


étant donné qu’elle (cette forme d’amour pour D.ieu) passe et disparaît après la prière,


וכתיב שפת אמת תכון לעד ועד ארגיעה לשון שקר


alors qu’il est écrit : « Le langage (littéralement : la lèvre) de vérité sera établi à jamais, mais la langue du mensonge ne dure qu’un instant. »


N’est donc « vrai » que ce qui est immuable. Ce qui, au contraire, n’est que temporaire et éphémère ne peut pas être qualifié de « vrai ». Ainsi, l’amour pour D.ieu du beinoni, qui est manifeste durant la prière et disparaît ensuite, ne peut pas être qualifié d’authentique, de « vrai », au sens absolu de la vérité (« la véritable forme de vérité ») atteinte par les tsaddikim.


ואף על פי כן לגבי מדרגת הבינונים נקראת עבודה תמה באמת לאמיתו שלהם


Néanmoins, par rapport au niveau des beinonim, elle [cette forme d’amour] est considérée comme un service parfait par rapport à leur [degré de] vérité,


איש איש כפי מדרגתו במדרגת הבינונים


chaque homme selon son niveau dans la catégorie des beinonim (car, comme il a déjà été expliqué, le niveau de beinoni est subdivisé en de nombreux niveaux).


והריני קורא באהבתם שבתפלתם גם כן שפת אמת תכון לעד


Et je qualifie également l’amour qu’ils éprouvent [seulement] durant la prière de « langage de vérité [qui] sera établi à jamais », c’est-à-dire que leur amour est dans un certain sens vrai et permanent, bien qu’il ne soit révélé que durant la prière,


הואיל ובכח נפשם האלקית לחזור ולעורר בחינת אהבה זו לעולם בהתגברותה בשעת התפלה מדי יום ביום


Ce sentiment d’amour peut être qualifié de « vrai » étant donné que leur âme divine a toujours la capacité de réveiller cet amour, quand elle prend force durant la prière, jour après jour,


על ידי הכנה הראויה לכל נפש כפי ערכה ומדרגתה


par le moyen d’une préparation [spirituelle] appropriée à la qualité et au niveau de chaque âme. Plus l’âme est élevée, moins la préparation nécessaire pour éveiller son amour pour D.ieu est importante. Néanmoins, chaque âme est à même d’éveiller ce sentiment d’amour pour D.ieu durant la prière.


Ainsi, l’amour pour D.ieu du beinoni est constant puisqu’il se trouve soit dans un état actif et manifeste durant la prière, soit dans un état potentiel, pouvant être révélé à tout moment de la journée (car, comme il a déjà été expliqué, chaque beinoni est en mesure d’atteindre le niveau de « celui qui prie toute la journée »). Une difficulté demeure néanmoins : comment est-il possible que le même niveau de service divin soit considéré comme vrai et sincère par rapport au beinoni alors qu’il ne l’est pas pour le tsaddik ? L’idée de vérité n’est-elle pas absolue ? L’explication qui va suivre est que la vérité est l’expression de l’essence d’un certain niveau. Chaque niveau a donc sa « vérité ». Pour bien comprendre cette idée, on peut relever que, de même, il est des myriades de niveaux de mondes spirituels, des plus sublimes aux plus bas, et que ces derniers sont comme néant comparés aux premiers. Comment serait-il alors possible de dire que, dans ces niveaux inférieurs, la vérité existe ? Il faut en conclure que chaque niveau a sa « vérité ». Une chose est qualifiée de « vraie » quand elle correspond à l’essence de son propre niveau et de « fausse » ou de « mensonge » si elle ne l’est pas ; elle n’a pas à satisfaire les normes d’un niveau supérieur pour être validée comme « vraie » dans son niveau. Dans les termes de Rabbi Chnéour Zalman :


כי הנה מדת אמת היא מדתו של יעקב הנקרא בריח התיכון המבריח מן הקצה אל הקצה


Car la vérité est l’attribut de Jacob, ainsi qu’il est dit : « Tu as donné la vérité à Jacob » qui est appelé « La traverse du milieu, qui traverse d’une extrémité à l’autre », tout comme la barre centrale soutenait transversalement les planches de bois du tabernacle en les traversant toutes.


מרום המעלות ומדרגות עד סוף כל דרגין


D’un point de vue spirituel, cela signifie que l’attribut de vérité traverse du sommet de tous les échelons et niveaux jusqu’à la fin de tous les niveaux (c’est-à-dire jusqu’au niveau le plus inférieur).


ובכל מעלה ומדרגה מבריח תוך נקודה האמצעית


Et à chaque échelon et niveau, il traverse le point central de ce niveau particulier,


שהיא נקודת ובחינת מדת אמת שלה


qui est le point et la qualité (c’est-à-dire la norme) de l’attribut de vérité [de ce niveau].


Voici une preuve établissant que chaque rang a sa propre norme de vérité :


ומדת אמת היא נחלה בלי מצרים ואין לה שיעור למעלה עד רום המעלות


L’attribut de vérité est un héritage illimité ; il n’a pas de limite supérieure [dans son extension] jusqu’aux plus hauts niveaux,


וכל מעלות ומדרגות שלמטה הם כאין לגבי מעלות ומדרגות שלמעלה מהן


et tous les échelons et niveaux inférieurs sont comme rien comparés à ceux qui leur sont supérieurs.


Malgré leur extrême disparité, la vérité existe bien à chaque niveau. Il s’ensuit donc nécessairement que chaque niveau renferme sa propre forme de « vérité ». A l’appui de l’affirmation selon laquelle les niveaux inférieurs sont incomparables à ceux qui leur sont supérieurs, Rabbi Chnéour Zalman cite un principe kabbalistique :


(כידוע ליודעי ח”ן שבחינת ראש ומוחין של מדרגות תחתונות הן למטה מבחינת עקביים ורגלי מדרגות עליונות מהן


(Comme le savent ceux qui connaissent la Sagesse Esotérique, ce qui est « la tête » et « l’intellect » – le plus haut niveau – des niveaux inférieurs est inférieur aux « talons » et aux « pieds » – le niveau le plus inférieur – des niveaux supérieurs,


וכמאמר רבותינו ז”ל רגלי החיות כנגד כולן).


comme l’ont dit nos Sages : « Les pieds des ‘Hayot les surpassent tous les niveaux qui leur sont inférieurs, y compris les rangs les plus élevés de ces derniers ».)


L’attribut de vérité est donc mesuré en fonction de chaque niveau. Dès lors, le service divin des beinonim peut être considéré comme « vrai » et authentique par rapport à leur niveau, bien qu’il ne soit pas comparable au service des tsaddikim (puisqu’il n’est plus révélé après la prière).

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