Tanya - Likoutei Amarim - Chapitre 32

Likoutei Amarim Chapitre 32 _______________


Au cours du chapitre précédent, le Tanya a expliqué que la joie doit être recherchée après que le bilan spirituel effectué a provoqué un sentiment d’amertume et de contrition du cœur. Il faut réfléchir alors au fait que, quel que soit l’état spirituel du corps et de l’âme animale, une âme divine demeure intangiblement en soi, parcelle de D.ieu absolument. Cette âme en situation d’exil inspire une immense pitié. Par la Thora et les commandements, on œuvrera donc ardemment à sa délivrance afin de la ramener à sa source divine : ainsi jaillira en elle la joie du retour libérateur. Quant à la conscience, restée entière, de la bassesse du corps et de l’âme animale, elle n’assombrira pas cette joie car infiniment plus chère à ses yeux sera l’âme divine.


פרק ל״ב


והנה על ידי קיום הדברים הנ״ל, להיות גופו נבזה ונמאס בעיניו, רק שמחתו תהיה שמחת הנפש לבדה


Or, par l’accomplissement des principes précédemment évoqués, [à savoir] que son corps soit à ses yeux comme méprisable et répugnant, et que sa joie soit la joie de l’âme seulement,


הרי זו דרך ישרה וקלה לבא לידי קיום מצות ואהבת לרעך כמוך, לכל נפש מישראל למגדול ועד קטן


c’est là un chemin droit et aisé pour parvenir à l’accomplissement du commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » à l’égard de toute âme d’Israël, du [plus] grand au [plus] petit (au regard de sa stature spirituelle et de ses actions).


כי מאחר שגופו נמאס ומתועב אצלו, והנפש והרוח, מי יודע גדולתן ומעלתן בשרשן ומקורן באלקים חיים


En effet, puisque son corps est pour lui un objet de dégoût et de répugnance, l’importance accordée au corps ne permettra pas un excès d’amour-propre ; et une telle estime portée à soi-même ne saurait non plus trouver place au regard de son âme, car l’âme et l’esprit, qui connaît leur grandeur et leur hauteur dans leur racine et source dans le D.ieu vivant ? Comment donc prétendre à une supériorité vis-à-vis d’autrui ?


בשגם שכולן מתאימות, ואב אחד לכולנה


D’autant plus qu’elles sont toutes équivalentes, et plus encore, il ne s’agit pas uniquement d’entités équivalentes, mais distinctes, indépendantes l’une de l’autre ; au contraire, il y a un [seul et même] père pour elles toutes – c’est-à-dire que toutes les âmes d’Israël partagent une même source et ne forment qu’un en celle-ci.


ולכן נקראו כל ישראל אחים ממש מצד שורש נפשם בה׳ אחד


Aussi tous les juifs sont-ils appelés « frères », véritablement (c’est-à-dire au sens littéral du terme et non dans un sens figuré, celui de personnes « proches » ou « semblables dans leurs traits », au regard de la racine de leur âme dans le D.ieu unique.


Cette dernière idée permet de répondre à une question implicite. Aimer son prochain littéralement comme soi-même ressemble à un impossible défi : comment l’amour porté à autrui, qui ne peut s’enraciner que dans l’expérience, pourrait-il jamais atteindre à la force de cet amour de soi inhérent à tout être humain ? Mais il est ici question d’âmes qui se trouvent en parfaite unité dans leur source commune : on comprend dès lors que l’amour du prochain est dans leur nature même, comme l’amour qui unit des frères.


רק שהגופים מחולקים


C’est seulement que les corps sont distincts.


ולכן העושים גופם עיקר ונפשם טפלה אי אפשר להיות אהבה ואחוה אמיתית ביניהם אלא התלויה בדבר לבדה


C’est pourquoi, [pour] ceux qui font de leur corps l’essentiel et [considèrent] leur âme [comme] accessoire, il ne peut y avoir d’amour et de fraternité véritables entre eux, mais seulement un amour dépendant de quelque chose.


Car, à la différence de l’âme, le corps institue une séparation entre les êtres. Et cette séparation est d’autant plus radicale que grande est l’importance accordée au corps. Dès lors, pour qui privilégie le corps, le sentiment d’amour pour autrui ne peut être ni naturel ni qualifié de fraternel. Au contraire, il est contingent : d’une part, il n’existe qu’aussi longtemps que ce qui l’a motivé demeure et, d’autre part, sa force reste mesurée à celle du motif qui l’a inspiré. Le texte s’est jusqu’à présent intéressé à la signification propre de l’amour du prochain (ahavat israël) ; il aborde maintenant ce commandement en tant qu’il est le fondement de tous les autres. Ainsi, « se réjouir avec la joie de l’âme seulement » conduit à l’accomplissement d’un commandement qui constitue « la Thora toute entière ». Le Talmud relate l’histoire d’Hillel l’Ancien, abordé par un Gentil qui lui fit part de son souhait de se convertir au judaïsme à la condition que la Thora toute entière lui soit enseignée sur un pied. Hillel lui répondit : « Ce qui t’est détestable, ne le fais pas à ton prochain. C’est là toute la Thora, le reste est commentaire… » Cet aphorisme fait question : les mitsvot sont partagées en deux catégories : (a) ben adam la’havéro – « entre l’homme et son prochain » et (b) ben adam lamakom – « entre l’homme et D.ieu ». De fait, les mitsvot qui relèvent de la première catégorie peuvent être motivées par l’amour du prochain ; mais quel lien existe-t-il entre l’amour d’autrui et les mitsvot de la seconde catégorie, l’observance du Chabbat par exemple ? La réponse apportée réside dans le principe précédemment posé, selon lequel l’amour du prochain n’est possible qu’au regard de la prééminence donnée à l’âme sur le corps. Ce qui est, effectivement, le fondement de toute la Thora.


וזהו שאמר הלל הזקן על קיום מצוה זו: זהו כל התורה כולה, ואידך פירושא הוא וכו׳


C’est là ce qu’a dit Hillel l’Ancien à propos de l’accomplissement de ce commandement : « C’est là la Thora toute entière, le reste est commentaire… »


כי יסוד ושורש כל התורה הוא להגביה ולהעלות הנפש על הגוף מעלה מעלה עד עיקרא ושרשא דכל עלמין


Car le fondement et la source de toute la Thora est de hisser et d’élever l’âme très haut au-dessus du corps, jusqu’à la racine et source de tous les mondes,


וגם להמשיך אור אין סוף ברוך הוא בכנסת ישראל, כמו שכתוב לקמן,


et aussi d’attirer la lumière du Ein Sof dans la Communauté d’Israël, comme il sera expliqué plus loin, ce qui signifie dans la source des âmes de tout Israël


דהיינו, במקור נשמות כל ישראל, למהוי אחד באחד דוקא


de sorte qu’il y ait « Un dans un » exclusivement c’est-à-dire que Celui qui est Un réside dans la Communauté d’Israël, cela n’étant possible que lorsqu’elle aussi ne fait qu’un,


ולא כשיש פירוד חס ושלום בנשמות, דקודשא בריך הוא לא שריא באתר פגים


et non quand il y a division, à D.ieu ne plaise, entre les âmes, car « D.ieu ne repose pas en un lieu défectueux, c’est-à-dire en l’absence d’une parfaite unité »,


וכמו שכתוב: ברכנו אבינו כולנו כאחד באור פניך, וכמו שכתוב במקום אחר באריכות


et comme on le dit dans nos prières : « Béni-nous, notre Père, tous comme Un, avec la lumière de Ta Face », (autrement dit, quand pareille bénédiction peut-elle être appelée ? Lorsque les juifs se trouvent unis « tous comme Un »,) comme il est expliqué longuement ailleurs.


Il ressort de tout ce qui vient d’être dit que le commandement d’amour du prochain porte sur chaque juif, sans distinction. Dès lors qu’il se fonde sur le principe d’unité entre les âmes d’Israël et que chaque juif possède effectivement une âme divine, aucune différence ne saurait être établie. Cependant, un passage de Talmud semble s’inscrire en contradiction avec ce principe :


ומה שכתוב בגמרא שמי שרואה בחבירו שחטא, מצוה לשנאותו, וגם לומר לרבו שישנאהו


Quant à ce qui est écrit dans le Talmud, [à savoir que] celui qui voit que son ami a fauté a le devoir de le détester, et aussi de dire les faits à son maître pour qu’il le déteste lui aussi,


Outre l’absence d’amour à l’égard du pécheur, il s’agit bien là d’un sentiment de haine qui doit lui être témoigné. Comment donc concilier cet enseignement avec ce qui a été dit ?


היינו בחבירו בתורה ומצות


cela fait référence uniquement à celui qui est son ami (son pareil) dans [l’étude de la] Thora et [l’observance des] mistvot.


En d’autres termes, le pécheur dont parle ici le Talmud est un érudit de la Thora qui a manqué à son obligation. En l’occurrence, sa faute est plus grave car la faute d’un érudit, fût-elle simplement due à une erreur de compréhension, lui est comptée comme une faute délibérée. Et là aussi, le fait que la faute soit plus sévèrement regardée ne suffit pas à le haïr : encore faudrait-il bien l’avoir au préalable réprimandé :


וכבר קיים בו מצות הוכח תוכיח את עמיתך, עם שאתך בתורה ובמצות,


Et il a déjà accompli à son égard le devoir de « tu réprimanderas ton prochain », (le terme עמיתך, décomposé par ailleurs dans le Talmud en deux mots עם שאתך, signifie aussi) « celui qui est pareil à toi dans la Thora et les mitsvot »,


ואף על פי כן לא שב מחטאו, כמו שכתוב בספר חרדים


et néanmoins, malgré les remontrances, il ne s’est pas repenti de sa faute (il s’agit dès lors, sans conteste, d’une transgression délibérée), comme il est écrit dans le Séfer ‘Harédim.


אבל מי שאינו חבירו, ואינו מקורב אצלו


Mais [quant à] celui qui n’est ni son ami – son pareil dans la Thora et les mitsvot (on ne saurait lui vouer la haine réservée à qui a commis une faute délibérément puisque « les transgressions délibérées d’un ignorant sont considérées comme involontaires » dès lors qu’il n’est pas conscient de la gravité de sa faute) et qui n’est par ailleurs ni proche de lui (sans risque d’influence, étant donné qu’il n’entretient pas de lien intime avec lui),


הנה על זה אמר הלל הזקן: הוי מתלמידיו של אהרן, אוהב שלום וכו׳, אוהב את הבריות ומקרבן לתורה


à ce propos Hillel l’Ancien a dit : « Sois parmi les disciples d’Aaron, aimant la paix, etc., aimant les créatures et les rapprochant de la Thora. »


לומר שאף הרחוקים מתורת ה׳ ועבודתו, ולכן נקראים בשם בריות בעלמא, צריך למשכן בחבלי עבותות אהבה


Le choix du terme « créatures » veut ici signifier que même ceux qui sont loin de la Thora de D.ieu et de Son service et qui sont pour cela qualifiés de simples « créatures », leur seule qualité étant d’avoir été créés par D.ieu, même semblables « êtres créés » doivent être tirés avec les puissantes cordes de l’amour.


וכולי האי ואולי יוכל לקרבן לתורה ועבודת ה׳


Et tout cela fait, peut-être pourra-t-on les rapprocher de la Thora et du service de D.ieu.


והן לא, לא הפסיד שכר מצות אהבת ריעים


Et sinon (si l’on n’y parvient pas), on n’a pas perdu la récompense pour le précepte de l’amour du prochain (l’amour porté à autrui et les efforts entrepris pour l’approcher de D.ieu constituent en soi l’accomplissement de ce commandement).


וגם המקורבים אליו, והוכיחם ולא שבו מעונותיהם, שמצוה לשנאותם, מצוה לאהבם גם כן


Et même ceux qui sont proches de soi, que l’on a déjà réprimandé pour leur mauvaise conduite et qui ne se sont pas repentis pour leurs fautes, qu’il est comme on l’a dit un devoir de haïr, cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne sont pas visés par le commandement de l’amour du prochain ; au contraire, c’est un devoir de les aimer également.


Mais comment, à l’égard d’une seule et même personne, des sentiments d’amour et de haine peuvent-ils cohabiter ? Il est expliqué ici que ces deux sentiments, résultant de deux causes différentes, ne sont pas incompatibles.


ושתיהן הן אמת: שנאה מצד הרע שבהם, ואהבה מצד בחינת הטוב שגנוז שבהם, שהוא ניצוץ אלקות שבתוכם, המחיה נפשם האלקית


Et tous deux (l’amour et la haine) sont vrais : la haine au regard du mal qui est en eux, et l’amour au regard du bien (qui existe en chacun, mais qui est) enfoui en eux, c’est-à-dire l’étincelle divine qui est à l’intérieur d’eux, qui anime leur âme divine. Cette étincelle divine, présente même chez le plus grand pécheur, est simplement dissimulée.


Confronté toutefois à cette dualité des sentiments, haine et amour, quel sentiment éprouver, quelle attitude adopter envers l’individu concret qui est un tout ? Le texte va donc préciser que la relation à autrui doit être empreinte d’amour : la compassion éveillée à son égard permettra à l’amour de prendre le dessus dans la relation instaurée. Ainsi, devant l’opportunité de lui rendre service, on accédera à sa demande, car elle concerne l’individu dans son ensemble alors que la haine qui pourrait être nourrie le concernant viserait uniquement le mal qu’il renferme.


וגם לעורר רחמים בלבו עליה,


Et [il appartient] aussi d’éveiller la compassion en son cœur sur [l’âme divine du pécheur],


כי היא בבחינת גלות בתוך הרע מסטרא אחרא הגובר עליה ברשעים


car elle se trouve en état d’exil à l’intérieur du mal de la sitra a’hara, qui prend le dessus sur [l’âme divine] chez les réchaïm.


והרחמנות מבטלת השנאה ומעוררת האהבה, כנודע ממה שכתוב: ליעקב אשר פדה את אברהם


Et la compassion efface la haine et éveille l’amour – comme on le sait de ce qui est écrit : « Jacob, qui a racheté Abraham ».


Au plan spirituel, quand l’attribut d’amour et de bonté personnifié par Abraham est voilé, sa libération est accomplie par l’attribut de compassion personnifié par Jacob ; et, comme il a été expliqué, la compassion efface la haine et éveille l’amour.


[ולא אמר דוד המלך עליו השלום: תכלית שנאה שנאתים וגו׳,


(Et ce que le Roi David, que son âme repose en paix, a dit : « Je les hais d’une haine absolue, etc. » sans le moindre sentiment d’amour à leur égard,


אלא על המינים והאפיקורסים שאין להם חלק באלקי ישראל כדאיתא בגמרא, ריש פרק ט״ז דשבת].


ne portait que sur les hérétiques qui n’ont pas de part dans le D.ieu d’Israël, comme le dit le Talmud, au début du Chapitre seize [du traité] Chabbat.)


Comme ces derniers n’ont pas de part dans le D.ieu d’Israël, l’amour fraternel qui unit les âmes au regard de leur source divine commune n’a plus lieu d’être à leur égard. En revanche, le pécheur qui n’appartient pas à cette catégorie restrictivement définie ne saurait susciter cette haine entière car, en tout état de cause, demeure à son égard le devoir d’amour du prochain.

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